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2 juin
Au lycée, on nous a remis une note d'information à montrer aux parents : il n'y aura pas d'examens finaux ce semestre et les notes des tests effectués jusqu'au 19 mai compteront pour le passage ; celles-ci nous seront communiquées demain en cours. Si nous voulons augmenter notre moyenne, nous devons en discuter avec notre professeur la semaine suivante. L’établissement fermera officiellement ses portes le 10 juin et les rouvrira le 31 août, sauf contre-ordre.
Ils annoncent quand même une remise des diplômes. Dehors, sous la pluie.
Ça fait bizarre de penser que les examens finaux n'auront pas lieu, et, en même temps, j'avoue ne pas avoir vraiment révisé. Je n'ai plus mis le nez dans mes cours ou rédigé des devoirs depuis des semaines.
C'est un coup dur pour les élèves qui sont trop justes et comptaient sur une bonne note finale pour ne pas être recalés. Sammi la première. Je sais qu'elle était un peu en dessous de la moyenne en français durant toute l'année. Moi qui l'ai déjà vue mettre le paquet pour les révisions et miser sur les examens finaux, j'imagine qu'elle prévoyait de faire pareil cette fois-ci.
Mais peut-être quelle s'en fiche, après tout. En fait, à part quelques bêtes à concours qui visaient une prépa, je doute que quiconque s'en soucie vraiment.
3 juin
J'ai reçu mes notes, sans grande surprise. Vu que ma moyenne en maths a été plombée par ces tests débiles (ou par ces tests où j'ai été débile), je vais devoir parler à maman ce week-end sur ce qu'il convient de faire.
Aujourd'hui, pour déjeuner, on nous a servi en tout et pour tout des sandwiches de pain de mie rassis au beurre de cacahouète et à la confiture. Et pas plus d'un chacun.
Je ne vais pas me plaindre de la faim, parce que je sais que, comparé à beaucoup d'autres, je mange correctement. Au petit déjeuner, nous avons des céréales et du lait en poudre. Ça n'a pas le même goût que le vrai lait, mais c'est déjà ça, et c'est grâce à maman, qui en a acheté plein de boîtes le Jour du Shopping Fou.
Et même si je n'en peux plus du thon, des pâtes ou des conserves de poulet, je suis bien obligée de reconnaître que nous avons à dîner. Donc ce n'est pas tout à fait la fin du monde pour moi si à déjeuner je dois me contenter d'un sandwich au beurre de cacahouète et à la confiture. Je sais que je devrais m estimer heureuse avec ça. Tout le monde est au courant que le lycée ferme plus tôt uniquement parce que, aux cuisines, ils sont à court de nourriture et ils ne savent plus comment faire.
J'ai déjeuné avec Megan, Sammi, Dave, Brian et Jenna. Megan ne mangeait pas avec ses copains, ce qui devait lui faire tout drôle. La moitié du groupe de natation n'était pas venue en cours.
On faisait la queue en attendant notre sandwich et tout le monde râlait, ce qui n'était pas franchement agréable. À table, alors qu'il aurait fallu grignoter tout doucement nos sandwiches pour avoir l'impression de faire un vrai repas, on a tout englouti. Trois bouchées et vingt-cinq minutes à tuer.
Sauf Megan. Elle a partagé son sandwich en deux parts à peu près égales et mordillait dans l'une avec délicatesse. Elle a mis dix fois plus de temps à terminer son demi-sandwich que nous n'en avions mis pour avaler le nôtre en entier. Ensuite elle a demandé si quelqu'un voulait la seconde moitié.
Tout le monde (sauf moi) a dit oui.
Elle a regardé les visages autour d'elle et a fini par offrir le demi-sandwich à Dave. J'ignore totalement pourquoi elle l'a choisi et je me suis bien gardée de le lui demander. Lui s'est contenté de manger vite fait son demi-sandwich avant que quelqu'un n'ait l'idée de le lui prendre.
Je ne sais pas pourquoi, mais ça m'inquiète.
4 juin
J'ai eu une discussion avec maman à propos de mes notes. Je vais avoir 18 en anglais, 16 en histoire, 14 en français, 15 en biologie et 9 en maths.
— Je pourrais demander à repasser le test de maths. Si je m'en sors bien, je pourrais remonter ma moyenne.
— Quelle importance ? a répondu maman.
J'étais tellement contente qu'elle ne soit pas fâchée que je n'ai pas insisté et j'ai changé de sujet. Mais ce soir en y repensant ça m'a fait un choc. J'étais assise avec Matt sous le catalpa. Maman l'appelle le « chiendent géant », mais moi je l'adore : il est tellement magnifique quand il fleurit, et il est le dernier à perdre ses feuilles à l'automne.
— Matt, est-ce que maman croit qu'on va mourir ? ai-je demandé.
Je n'aurais pas pu lui poser la question à elle, parce que je sais bien ce qu'elle m'aurait répondu, quoi qu'elle pense.
Matt est resté silencieux pendant un temps qui m'a paru beaucoup trop long. J'aurais voulu qu'il se mette à rire, qu'il me dise « bien sûr que non ! » et que tout allait s'arranger une fois qu'ils auraient remis en service le réseau d'électricité et trouvé un moyen pour acheminer de l'essence ici afin que les camions puissent recommencer à transporter de la nourriture. Au lieu de quoi, il a dit :
— Maman est inquiète. Comme nous tous, d'ailleurs.
— Elle a peur qu'on meure ? ai-je insisté, et ma voix est montée dans les aigus. Qu'on meure de faim ou un truc dans ce goût-là ?
— Pas qu'on meure de faim, non. Elle a son potager qui pousse, et nous avons encore des montagnes de conserves. Tout devrait être rentré dans l'ordre avant l'automne ; peut-être un peu plus tôt, peut-être un peu plus tard. Nous ne manquerons pas de nourriture tant que le jardin produira. Et même si tout ne revient pas complètement à la normale, ça ne veut pas dire que la situation ne va pas s'améliorer. Maman est une optimiste, et moi aussi.
— Alors pourquoi a-t-elle dit que ma mauvaise note en maths n'avait aucune importance ? Depuis quand maman ne se soucie plus de nos résultats en classe ?
Matt a ri.
— C'est de ça qu'il était question ?
— Matt, ce n'est pas drôle. Je ne suis plus une gamine, mais tu es mieux placé que moi pour recevoir les confidences de maman. Tu passes tes journées avec elle. Comment voit-elle l'avenir ? Elle doit bien t'en parler !
— En ce moment, son souci principal, c'est Jonny et son stage de base-ball. Elle veut qu'il passe un été aussi normal que possible. Qui sait ce que nous réservera l'été prochain ? Et... (Il s'est tu quelques secondes.) Écoute, il faut vraiment que ça reste entre nous, d'accord ?
J'ai hoché la tête.
— Quand Jonny fera son stage, maman n'aura pas à le nourrir. Pareil pour toi et Jonny lorsque vous serez avec papa. Maman s'est déjà mise à manger moins. Elle ne prend plus de petit déjeuner et à midi elle ne mange que si je l'y oblige. Ce que je fais la moitié du temps. Avec l'école qui n'arrête deux semaines plus tôt, ça fait dix déjeuners à servir en plus à toi et Jonny. Et ça, en ce moment, ça compte plus pour maman que tes notes en maths.
J'étais incapable de dire quoi que ce soit. J'ai regardé le ciel. C'était le début du coucher du soleil, le moment de la journée que je préférais autrefois, mais maintenant, à cet Instant précis, la Lune paraissait tellement énorme qu'on l'aurait crue prête à tomber sur nous. Depuis, je ne regarde presque plus jamais le ciel.
Matt a pris ma main et l'a gardée dans la sienne.
— Écoute, si tout rentre dans l'ordre, aucun lycée au monde ne se souciera de ton 9. Le chaos de ce printemps ne sera un secret pour personne. Une mauvaise note en maths ne t'empêchera pas de passer en première.
— Et si tout ne rentre pas dans l'ordre ?
— Alors ça n'aura de toute façon aucune importance. Tu me promets de ne pas répéter à maman ce que nous venons de dire ?
— Promis.
— Et ne te mets pas à sauter des repas, a-t-il ajouté. Il faut que nous soyons forts, Miranda.
— Promis.
Mais je ne pouvais m'empêcher de penser que j'étais tout sauf forte. Serais-je capable de me priver de manger pour laisser ma part à Jonny, si le cas se présentait ? C'est ça que Megan a fait vendredi ?
Est-ce que la vie redeviendra normale un jour ?
Mrs Nesbitt a débarqué vers 17 heures. Je ne me souviens pas de l'avoir vue si heureuse et enthousiaste.
Même une visite de Mrs Nesbitt devient un événement ces jours-ci. L'électricité ne marchant pas la plupart du temps, il est impossible de regarder la télé ou d'aller sur Internet. Nous n'avons pas non plus de devoirs à faire, et personne n'a vraiment envie de bavarder.
— J'ai une merveilleuse surprise pour vous, a-t-elle annoncé, et elle avait dans les bras un saladier recouvert d'un torchon.
Nous nous sommes pressés autour d'elle pour voir ce qu'elle avait à nous montrer. Quand elle a retiré la serviette comme un magicien sort un lapin de son chapeau, elle a révélé... des gants de toilette, et elle a ri en voyant nos grimaces de dépit. Puis elle a délicatement ôté les gants. Et là, il y avait deux œufs.
Ils n'étaient pas bien gros, mais c'étaient quand même les plus beaux œufs que j'aie jamais vus.
— Où les avez-vous trouvés ? a demandé maman.
— C'est un de mes anciens élèves qui me les a donnés, a répondu Mrs Nesbitt. N'est-ce pas adorable de sa part ? Il a une ferme à une quinzaine de kilomètres de la ville, et comme il a encore de quoi nourrir ses poules, elles continuent à pondre. Il m'a fait cadeau de deux œufs, et à quelques autres personnes aussi. Il disait qu'il y avait assez pour lui et sa famille s'ils faisaient attention et ils ont pensé que nous serions heureux de cette petite attention. Je ne me voyais pas les manger toute seule dans mon coin.
Des œufs. De vrais œufs, tout bêtes. J'en ai touché un, juste pour me rappeler l'effet que ça faisait.
D'abord maman a pris deux pommes de terre et un oignon qu'elle a coupés en petits morceaux et mis à frire dans un peu d'huile d'olive. La seule odeur des légumes frits a suffi à nous donner le vertige. Pendant que ça cuisait, on a discuté de toutes les manières possibles de cuire les œufs. Par un vote de 4 contre 1, on s'est décidés pour des œufs brouillés. Nous nous tenions tout autour pour regarder maman qui ajoutait du lait en poudre en battant les œufs. Bien sûr nous n'avions pas de beurre, et comme nous étions contre l'huile de cuisson, maman a utilisé une poêle antiadhésive.
Nous avons pris une part égale d'œufs, de pommes de terre et d'oignons. Je regardais maman pour m'assurer quelle n'essayait pas d'en prendre moins. Nous avons eu droit à deux cuillerées à café d'œufs brouillés chacun, et nous les avons grignotés tout doucement pour faire durer le plaisir.
Puis Matt a bondi en disant que lui aussi avait une surprise qu'il avait gardée pour nous, mais que ce soir c'était l'occasion ou jamais. Il a couru à sa chambre, et quand il est revenu il brandissait une tablette de chocolat.
— J'ai trouvé ça dans mon sac en le vidant l'autre jour, a-t-il expliqué. Je ne sais pas de quand il date, mais le chocolat, ça ne se périme pas.
Nous avons donc eu un carré de chocolat en guise de dessert. J'avais presque oublié à quel point j'aime le chocolat. Il y a vraiment un truc dedans qui rend la vie plus belle.
Après le dîner, nous sommes tous restés assis à table et nous avons chanté. Aucun de nous n'a une voix exceptionnelle, et nous ne connaissions pas tous les mêmes chansons, mais notre seul spectateur, Horton, n'avait pas l'air d'y trouver à redire. Nous avons chanté pendant plus d'une heure et nous avons ri et Mrs Nesbitt nous a raconté des histoires sur maman quand elle était petite.
C'était comme si nous étions heureux de nouveau.
6 juin
Aujourd'hui, à la cafète, Megan a recommencé son cinéma avec son sandwich-cacahouète-confiture. Cette fois, elle a offert la seconde moitié à Sammi.
Si elle continue comme ça, elle sera la fille la plus appréciée de tout le lycée.
Je l'ai attendue après les cours et l'ai entraînée loin de ses amis.
— Pourquoi tu ne manges que la moitié de tes repas ? ai-je demandé.
— Je n'ai pas faim.
J'aime Megan, elle n'est pas grosse, mais je l'ai vue engloutir des doubles burgers avec supplément de frites et milk-shake. Je l'ai examinée, vraiment attentivement, et j'ai remarqué qu'elle avait maigri, peut-être de cinq kilos. Je n'y avais pas vraiment prêté attention jusque-là, vu que tout le monde perd du poids en ce moment. C'est un peu comme la Lune : si je ne la regardais pas je dirais qu'elle n'a pas changé.
— Ça t'arrive de manger quelquefois ?
— Bien sûr que oui, a affirmé Megan. Simplement je n'ai plus besoin de manger beaucoup. Dieu me nourrit. Pas les aliments.
— Alors pourquoi tu manges encore la moitié de tes sandwiches ?
Je ne sais pas ce qui m'a poussée à demander ça. Ce n'était jus une question rationnelle, et il n'y avait aucune raison de s'attendre à une réponse rationnelle.
— Je pensais que les gens le remarqueraient moins si j'en mangeais au moins une moitié.
— Ils le remarquent. Moi je le remarque.
— Je vais faire ça encore deux jours. La semaine prochaine, personne ne verra si je mange ou pas.
— Je n'arrive pas à croire qu'à l'église on te recommande de ne pas manger.
Megan m'a glissé l'un de ces regards apitoyés qui me donnent envie de lui taper dessus.
- Le révérend Marshall n'a pas besoin de nous dire comment nous devons nous nourrir. Il nous fait confiance pour entendre la voix de Dieu.
- Alors c'est Dieu qui t'ordonne de ne pas manger ? C'est ça ? Il t'appelle de là-haut et il te dit : « Partage ton sandwich cacahouète-confiture avec les pauvres malheureux » ?
- Je vais finir par croire que c'est toi, la pauvre malheureuse, a répliqué Megan.
— Et moi, je vais finir par croire que tu es dingue.
Ça faisait un moment que je le pensais, mais je ne l'avais encore jamais formulé à haute voix.
— Et pourquoi ça ? s'est indignée Megan.
Pendant un moment elle était vraiment furax, comme elle pouvait l'être quand elle avait douze ans. Puis elle a incliné la tête, fermé les yeux et remué les lèvres. Pour prier, je suppose.
— Quoi ? ai-je demandé.
— Je supplie Dieu de me pardonner. Et si j'étais toi, Miranda, je lui demanderais pardon aussi.
— Dieu ne veut pas que tu meures de faim. Comment peux-tu croire que Dieu te demande de faire une chose pareille ?
— Mais il ne me le demande pas ! Franchement, Miranda, que d'histoires pour un sandwich !
— Promets-moi que tu ne vas pas t'arrêter de manger.
Megan a souri et c'est ce qui m'a le plus terrifiée.
— Je prendrai la nourriture que Dieu veut bien me donner, a-t-elle déclaré. Il existe plusieurs manières d'avoir faim, tu sais. Il y a des gens qui ont faim de nourriture et d'autres qui ont faim de l'amour de Dieu.
Elle m'a lancé un regard, c'était tout Megan, pour me laisser deviner dans quel camp elle me rangeait.
— Mange ton sandwich demain, ai-je dit. Fais-moi plaisir. Si tu as tellement envie de t'affamer, attends au moins samedi que je ne sois pas obligée de te regarder faire.
— Tu n'es pas obligée de me regarder maintenant, a-t-elle répliqué, et elle s'est éloignée pour rejoindre ses copains.
7 juin
Cette nuit j'ai rêvé de Becky. Elle était au paradis, qui avait l'air d'un lieu semblable aux plages du New Jersey telles que je me les rappelle d'un très vieux séjour là-bas, un été où les marées savaient encore se tenir et où l'Atlantique était la plus merveilleuse des piscines. Becky était exactement comme avant sa maladie, avec ses longues nattes blondes. J'étais jalouse de ses cheveux quand on était petites.
— On est au paradis ? lui ai-je demandé.
— Oui.
À ce moment-là elle a fermé un portail gigantesque, si bien que je me suis retrouvée d'un côté, et Becky et l'océan étaient de l'autre.
— Laisse-moi entrer, ai-je supplié. C'est Megan qui t'a dit de ne pas me laisser entrer ?
Elle a éclaté de rire. J'avais oublié le rire de Becky. Elle passait son temps à glousser et chaque fois c'était contagieux. Parfois on rigolait pendant cinq minutes d'affilée sans même savoir pourquoi.
— Ce n'est pas la faute de Megan. C'est la tienne.
— Qu'est-ce que j'ai fait de mal ? ai-je demandé.
En fait, je gémissais, plutôt. Même dans mon sommeil, l'en avais conscience.
— Tu ne peux pas entrer au paradis parce que tu n'es pas morte, a expliqué Becky. Tu n'es pas assez gentille pour mériter de mourir.
— Je ferai tout mon possible, promis, ai-je dit, et je me suis réveillée.
Le rêve m'avait tellement troublée que j'en tremblais encore. Ce n'était pas vraiment un cauchemar. C'était seulement... je ne sais pas. Je n'arrive pas à trouver les mots pour décrire cette impression de se retrouver coincée à l'extérieur du paradis, tellement désespérée que j'aurais voulu mourir.
Je perds mon temps au lycée. Les seuls cours dispensés sont l'anglais et l'histoire ; tous mes autres profs se sont volatilisés. En anglais, Mr Clifford lit à haute voix des nouvelles et des poèmes. Mrs Hammish essaie de nous replacer dans une perspective historique, mais la moitié du temps quelqu'un éclate en sanglots. Je n'ai pas encore pleuré en cours, mais il s'en est fallu de peu. Lorsque nous ne sommes pas en classe, nous errons entre les bâtiments du lycée et échangeons des rumeurs. Un type a prétendu qu'il savait où trouver un fast-food encore ouvert mais qu'il ne me révélerait pas à quel endroit. Une fille avait entendu dire que l'électricité ne reviendrait jamais, mais que les scientifiques travaillaient pour rendre l'énergie solaire plus performante. Et, bien sûr, beaucoup d'autres racontaient que la Lune se rapprochait de plus en plus de la Terre et que nous serions tous morts d'ici Noël. Sammi avait l'air convaincue de ça.
Aujourd'hui, Megan a partagé son sandwich en deux et en a donné la moitié à Sammi et l'autre moitié à Michael.
Et elle m'a lancé un clin d'œil.
8 juin
Ces derniers temps, j'ai essayé de faire l'autruche. Au moins c'est l'excuse que je me suis donnée pour ignorer tout ce qui se passe en dehors de mon petit coin de Pennsylvanie. Qui s'inquiète des tremblements de terre au Pérou ou même en Alaska ?
D'accord, ce n'est pas tout à fait exact. Je sais qui s'en inquiète. Matt et maman, et si cela concernait un joueur de base-ball, même Jonny s'en préoccuperait. Papa aussi, le connaissant. Mrs Nesbitt aussi.
Je suis celle qui s'en fout. Je suis celle qui prétend que la Terre ne s'effondre pas tout autour de nous parce que je ne veux pas que cela soit. Je ne veux rien savoir du tremblement de terre dans le Missouri. Je ne veux rien savoir de la mort dans le Midwest non plus, il ne s'agit que de marées et de tsunamis. Je ne veux pas de nouvelles raisons d'avoir peur.
Si j'ai entrepris ce journal, ce n'est pas pour en faire un registre mortuaire.
9 juin
Avant-dernière journée de cours, si ça veut dire quelque chose.
Quelqu'un a profité d'un regain d'électricité dans la semaine pour imprimer quelques centaines de tracts nous avertissant que vendredi il y avait une collecte de couvertures, de nourriture et de vêtements pour les personnes démunies du New Jersey et de l'État de New York.
Ca m'a plu de recevoir ce tract. Ça m'a plu, l'idée d'aider quelqu'un. J'imagine qu'on ne peut pas se rendre dans le Missouri parce que l'essence coûte aujourd'hui 4,50 dollars le litre et que la plupart des stations sont fermées.
J'ai agité le tract sous le nez de maman qui, assise à la table de la cuisine, regardait par la fenêtre. Elle fait ça de plus en plus souvent depuis quelque temps. C'est vrai quelle n'a pas non plus grand-chose d'autre à faire.
Son œil s'est posé sur le tract. Elle l'a lu de bout en bout, puis l'a saisi et l'a déchiré en deux, en quatre, puis en huit.
— Nous ne donnerons rien.
Pendant un moment, je me suis vraiment demandé si la femme qui se tenait devant moi était toujours ma mère. D'habitude, maman est toujours la première à donner. Elle est la championne des campagnes pour les dons de nourriture, le don de sang ou les nounours pour les petits orphelins. J'aime ça chez elle, même si je sais que je ne serai jamais À moitié aussi généreuse qu'elle.
— Maman, on peut se passer d'une ou deux couvertures.
— Qu'est-ce que tu en sais ? Comment peux-tu savoir ce dont nous aurons ou non besoin cet hiver ?
— Cet hiver ? Tout sera revenu à la normale.
— Et si ce n'est pas le cas ? Et si on ne peut pas acheter de fioul pour se chauffer ? Et si la seule chose qui nous empêcherait de geler, c'est justement cette couverture que nous n'aurons plus parce que nous l'aurions donnée en juin ?
— Du fioul ? ai-je répété (je me sentais comme une parfaite idiote, tout juste capable de répéter ce qu'elle disait). Il y aura du fioul cet hiver.
— Je souhaite que tu aies raison. Mais en attendant, rien ne sort de la maison.
— Si Mrs Nesbitt pensait comme toi, elle n'aurait pas partagé ses œufs avec nous !
— Mrs Nesbitt fait partie de la famille. Les pauvres malheureux de New York et du New Jersey n'ont qu'à se débrouiller autrement.
— D'accord. Désolée d'avoir mis ça sur le tapis.
À ce moment-là, maman était censée se ressaisir et présenter des excuses en avouant quelle s'était laissé dominer par le stress. Sauf qu'à la place, elle s'est remise à contempler la fenêtre.
J'ai localisé Matt, ce qui n'était pas dur vu qu'il n'a pas grand-chose à faire non plus. Étendu sur son lit, il fixait le plafond. J'imagine que ce sera aussi mon nouveau passe-temps à partir de la semaine prochaine.
— Le fioul, lui ai-je dit.
— Oh, tu es au courant ?
Comme j'ignorais s'il fallait dire oui ou non, je suis restée plantée là et j'ai haussé les épaules.
— Je suis surpris que maman t'en ait parlé. Elle doit penser que si on n'en trouve pas, tu t'en apercevras bien cet automne, de toute façon.
— On ne trouve plus de fioul ? ai-je demandé.
— Alors elle ne t'a rien dit. Comment tu as su ?
— Comment allons-nous survivre sans fioul ?
Matt s'est assis de manière à me faire face.
— Primo, il y aura peut-être à nouveau du fioul d'ici l'automne. Auquel cas nous l'achèterons quel que soit le prix. Secundo, pendant des millions d'années, des gens ont survécu sans fioul. S'ils y ont réussi, nous le pouvons aussi. On a un poêle à bois. On peut s'en servir.
— On n'en a qu'un. Il nous permettra tout juste de chauffer les chambres. Et peut-être la cuisine.
— Ce qui nous place dans une bien meilleure position que les gens qui n'en ont pas, a-t-il répliqué.
Même à mes yeux, l'idée de suggérer le chauffage électrique paraissait débile.
— Et le gaz naturel ? ai-je demandé. Presque tout le monde en ville se chauffe avec. La compagnie continue d'en fournir. On ne pourrait pas adapter la chaudière au gaz ?
Matt a secoué la tête.
— Maman en a déjà discuté avec quelqu'un de la compagnie du gaz. Ils ne garantissent absolument pas de pouvoir en fournir cet hiver. Nous avons de la chance d'avoir ce poêle à bois.
— C'est ridicule. On est en juin. Il fait 30°C dehors. Qui peut bien savoir ce qui va se passer cet hiver ? La Lune va peut-être faire monter la température. Peut-être que les scientifiques vont trouver comment changer les pierres en pétrole. Peut-être que nous serons partis pour le Mexique.
Matt a souri.
— Peut-être. En attendant, n'en parle pas à Jonny, d'accord ? J'ignore toujours comment tu as appris cette histoire de fioul, mais maman pense que nous ne devons pas nous inquiéter plus que nécessaire.
Ça va jusqu'où, le « nécessaire » ? ai-je demandé.
Mais au lieu de répondre, Matt s'est remis à contempler le plafond.
Je suis allée voir dans le placard à linge combien on avait de couvertures. Ensuite je suis sortie et j'ai attendu que la chaleur du soleil vienne à bout de mes frissons.
Dernière journée de cours. Dernier sandwich toujours plus rassis au beurre de cacahouète et à la confiture.
D'ailleurs, aujourd'hui, ce n'était plus un sandwich mais une tartine. Il doit y avoir pénurie de pain à la cafète, ce qui est une raison comme une autre de clore l'année scolaire.
Megan a coupé sa tartine en quatre parts et m'en a offert une, mais j'ai refusé.
— Je la prends, a dit Sammi. Je suis même prête à mendier, s'il le faut.
— Inutile de mendier, a répondu Megan, et elle a donné deux quartiers à Sammi ; Brian et Jenna ont reçu le reste.
Sammi a englouti sa tartine et demie à toute vitesse. On aurait dit une truie.
Après le déjeuner, presque tout le monde est rentré chez soi. Pourquoi rester au lycée maintenant qu'on n'y servait plus rien à manger ?
Une fois arrivée à la maison, j'ai enfilé mon maillot de bain et je suis partie pour l'étang de Miller. Depuis deux semaines il fait assez chaud pour nager, mais l'eau de l'étang est encore glacée. Faire des longueurs et grelotter m'ont aidée à oublier la faim.
Pourtant, quand je suis sortie de l'eau pour me sécher, je me suis mise à penser aux pots de beurre de cacahouète et de confiture. Et s'il en restait ? Et si la cafète était à court de pain mais avait encore du beurre de cacahouète et de la confiture stockés quelque part ? À moins que les profs aient pris le reste, ou bien les gardiens, ou les employés de la cafète ? Peut-être la direction ? Et si jamais il en restait ? Peut-être qu'il n'y avait plus de confiture, seulement du beurre de cacahouète, ou bien des tonnes de pots de confiture mais plus de beurre de cacahouète. Peut-être même qu'il restait encore des montagnes de pain, mais qu'ils s'étaient bien gardés de le distribuer aux lycéens.
Pour le dîner, on a eu une boîte de thon et une boîte de petits pois. Je ne pouvais m'empêcher de penser au beurre de cacahouète et à la confiture.
